mardi 22 mars 2022

Que s’est-il passé en Ukraine ? (Anne-Laure Bonnel)

La situation de l’Ukraine est plus complexe que les médias ne la présentent. Le pays est hétérogène, historiquement, linguistiquement et religieusement.

Que s’est-il passé en Ukraine ? (Anne-Laure Bonnel)

Que s'est-il passé diplomatiquement avant l’offensive russe le 23 février 2022. Et, je le répète, offensive que je n'ai jamais cautionné et que je condamne. Mais il impératif de comprendre les FAITS.

Note de l'auteur : C'est le résultat de mes recherches, ce n'est pas un article de presse. Vous aurez tous les links, sources etc. Cela ne date pas d'aujourd'hui. Contextualisation : avant 2014 à lire très attentivement.

Une situation complexe

La situation de l’Ukraine est plus complexe que les médias ne la présentent. Le pays est hétérogène, historiquement, linguistiquement et religieusement.

Le pays est  profondément divisé entre une partie occidentale au fort tropisme européen et au nationalisme prononcé, tandis qu’à l’est, la majorité de la population, russophile et russophone, ne se sent guère ukrainienne.

Cette bipolarisation s’exprime à l’occasion de chaque élection, comme par exemple lors du scrutin présidentiel de 2004 : le candidat pro-occidental Viktor Ioutchenko obtint plus de 80% des suffrages dans les régions de l’ouest du pays, tandis que son adversaire Viktor Ianoukovitch recueillit plus de 80% des voix à l’Est.

Un autre élément doit également être rappelé. Depuis son indépendance en 1991, l’Ukraine a été dirigée par des élites qui ont pillé le pays, quelle que soit leur appartenance politique. S’il est regrettable que le président Ianoukovitch s’inscrit dans cette dynamique, il est loin d’être le seul : les dirigeants issus de la Révolution de 2004 et présentés comme les plus « démocratiques» se sont également largement servis. En particulier, Ioulia Timotchenko, l’égérie de la Révolution orange, la « Jeanne d’Arc » ukrainienne, en est un édifiant exemple.

Cette femme d’affaires, véritable oligarque ayant fait fortune dans l’industrie gazière (elle a été présidente de la Compagnie nationale d’hydrocarbures/SEUU) s’engage en politique au milieu des années 90. En janvier 2001, alors qu’elle est vice-Premier ministre chargée de l’Énergie, elle est congédiée par le président Koutchma, accusée de « contrebande et de falsification de documents », pour avoir frauduleusement importé du gaz russe en 1996, lorsqu’elle était présidente de SEUU.

Timochenko est arrêtée et fait plusieurs semaines de prison. Puis en 2009, elle est condamnée à sept ans d’emprisonnement pour enrichissement illicite dans le cadre de contrats gaziers signés entre l’Ukraine et la Russie. Si son internement sous le mandat de Ianoukovtich a une utilité politique, il ne s’agit aucunement d’une détention arbitraire tant les preuves sont accablantes contre cette femme dont l’image médiatique de pureté est aux antipodes de la réalité.

Conséquence de cette corruption généralisée des élites, le pays est aujourd’hui en faillite et ses dirigeants sont dans la nécessité de redresser sa situation financière désastreuse. C’est paradoxalement ce que Ianoukovitch, aussi incompétent et corrompu soit-il, avait compris. Estimant que l’aide européenne proposée dans le cadre de l’accord douanier devant être signé en novembre 2013 à Vilnius n’était pas suffisante (610 millions d’euros), le président ukrainien demanda qu’elle soit portée à 20 milliards d’euros, ce que Bruxelles refusa. Aussi, il a fait volte-face afin de répondre favorablement à l’offre russe, Moscou lui proposant 15 milliards de dollars d’aide directe et de continuer de faire profiter le pays d’un prix très bas pour le gaz naturel. Outre son attrait financier, cette proposition n’avait rien d’incohérent car l’essentiel des échanges commerciaux de l’Ukraine se fait avec la Russie et ses secteurs stratégiques restent très intégrés dans l’économie de ce pays avec lequel plus de 240 accords ont été signés.

C’est la perspective de ce nouvel accord commercial  qui a fait réagir les partis et les activistes nationalistes de l’ouest, pro-occidentaux et antirusses. Mais le mouvement « populaire » qui prend forme en novembre 2013 contre le président Ianoukovitch, avec l’objectif affiché de le renverser, a bafoué – quelle que soit la légitimité de sa cause – toutes les règles démocratiques auxquelles l’Occident se réfère. Il a commis une série de transgressions que les politiques et les médias se sont  gardés de signaler aux opinions publiques.

– La « révolution » s’en est prise à un président démocratiquement élu : Ianoukovitch a remporté le scrutin présidentiel de 2010 au terme d’un d’un processus électoral jugé transparent et honnête par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Il est donc totalement légitime et légal, quand bien même il est corrompu.

– Les « révolutionnaires » ont lancé leur mouvement alors que des élections présidentielles devaient avoir lieu en 2015. Cela signifie que si les opposants avaient respecté le jeu démocratique dont ils se réclament, il aurait suffi qu’ils patientent une année avant de renvoyer Ianoukovitch. Or, ils ont préféré renverser illégalement le régime un an avant les élections. C’est là une réaction antidémocratique.

− Cette « révolution » s’est caractérisée par des actions d’une extrême violence de la part des manifestants, loin de l’image des défilés pacifiques qu’ont véhiculé les médias occidentaux. Rapidement, des armes sont entrées dans le jeu et de nombreux policiers ont été tués par balles.

La raison en est que les éléments les plus actifs de ce mouvement « révolutionnaire » ont été des groupes ultra nationalistes ultra-radicaux, (miliciens de Pravyi Sektor, de l’UNA-UNSO, de Svoboda, de Tryzub,
du « Marteau Blanc »,
− "https://cf2r.org/editorial/ukraine-le-monde-a-lenvers/"

Ils étaient particulièrement bien formés et organisés, ce qui leur a permis de faire prisonniers des membres entraînés des forces de l’ordre. C’est donc bien la violence des uns qui l’a emporté sur celle des autres. Or, ces groupes n’ont rien de commun avec nos valeurs européennes d’humanisme, de démocratie et de tolérance et certains de leurs leaders ont intégré le nouveau pouvoir à Kiev. Pourtant l’Occident les a soutenus et continue de le faire…

− cette « révolution » ne défend que les intérêts d’une partie de l’Ukraine, celle de l’Ouest, pro-occidentale ; elle néglige les voix de ceux qui ont élu Ianoukovitch et qui sont favorables à l’accord commercial avec la Russie. Pire, elle bafoue leurs droits les plus élémentaires. En effet, aussitôt désigné, le nouveau gouvernement provisoire a immédiatement interdit l’usage du russe comme seconde langue officielle de l’Ukraine, alors que près de 30% de la population est russophone (jusqu’à 70% en Crimée). C’est une véritable provocation et une négation du principe de respect des minorités.

Cette « révolution » présente donc des caractéristiques étonnantes : elle est antidémocratique, elle a été particulièrement violente, elle comprend une importante composante d’extrémistes et est minoritaire dans le pays. Voilà la cause que soutient l’Occident. La « Révolution de Maïdan » a accouché d’un gouvernement auto-proclamé et issu de la rue sans aucune légitimité que celle des chancelleries et des médias occidentaux…

La crise actuelle est en partie la conséquence d’une volonté de l’Union européenne d’étendre  son influence à l’Est et de réduire celle de la Russie sur l’Ukraine. C’est elle qui indirectement allumé le brasier, alors même qu’elle était bien incapable d’offrir à Kiev l’aide financière que les Russes lui proposaient.

De plus, l’UE a adopté une attitude antirusse sous l’influence de la Pologne et des pays Baltes, qui ont un lourd passif avec Moscou et nourrissent un important ressentiment à son égard. Ces États ont contribué significativement au durcissement de positions européennes à l’égard de la Russie, lesquelles ne sont ni dans la tradition ni dans l’intérêt des pays d’Europe de l’Ouest. Rappelons au passage que ces nouveaux entrants d’Europe de l’Est ont suivi aveuglément les Américains dans leur invasion de l’Irak en 2003 et, dans la majorité des cas, préfèrent acheter des armements américains qu’européens. A leurs yeux, le soutien de Washington est plus important que celui de Bruxelles. (a voir)

A l’occasion de cette crise, l’attitude des pays occidentaux se caractérise par une très forte mise en cause de la Russie, relevant d’un antisoviétisme digne de la Guerre froide.

Pour l’OTAN, « ce que fait la Russie en Ukraine viole les principes de la Charte des Nations unies. Cela menace la paix et la sécurité en Europe. La Russie doit cesser ses activités militaires et ses menaces », a affirmé, le 2 mars, Anders Rasmussen, son secrétaire général.

L’attitude occidentale semble ne même pas mesurer l’ampleur des ses contradictions :

– Comment peut-on dénoncer un « coup de force de Poutine » et ne pas condamner le caractère violent de Kiev contre un président élu démocratiquement ?

– Comment peut-on reconnaître des « droits légitimes » à une partie de la population (Ukraine de l’Ouest) et dénier ces mêmes droits au reste du pays ?

Force est de constater que les Occidentaux semblent respecter le droit international quand cela les arrangent et le transgressent dès lors qu’il n’est pas favorable à leurs intérêts, en essayant de légitimer leur action par une définition sans cesse fluctuante du « bien » et du « mal ».

A tous ceux qui s’indignent de la réaction russe, il convient de demander s’ils ont protesté avec la même véhémence :

− lorsque les États-Unis ont illégalement envahi l’Irak, produisant de fausses preuves sur la soi-disant présence d’armes de destruction massive, passant outre le refus de l’ONU et laissant ce pays dans un état catastrophique ?

– lorsque les Occidentaux, France en tête, ont totalement outrepassé le cadre de la résolution 1973 de l’ONU en Libye, transformant la « protection des populations civiles » en une opération de renversement de Kadhafi, avec le résultat déplorable que l’on sait ?

− quand Edward Snowden a révélé l’ampleur de l’espionnage international de la NSA américaine et la mise sur écoute de la population américaine ?

L'Ukraine a bénéficié de l' assistance du gouvernement américain, comme l'a illustré la visite en Ukraine du directeur de la CIA en avril 2014, John Brennan, ce dont il ne se cachait même pas (https://www.huffpost.com/entry/john-brennan-ukraine_n_5147869).

Mais l'influence américaine dans les affaires intérieures de l'Ukraine a pris une toute autre dimension avec la nomination le 2 décembre 2014 de Natalie Jaresko, ressortissante américaine, au poste de ministre des finances de l'Ukraine. Rien que ça. L'Ukraine avait tout de même pris soin de lui accorder la nationalité ukrainienne le jour de son investiture.

Le curriculum vitae de cette fonctionnaire américaine née à Chicago peut être consulté en ligne. Entre autres, Madame Jaresko a occupé diverses fonctions au sein du Département d' État, notamment celle de 1er chef de la section économique de l'ambassade US en Ukraine, de 1992 à 1995. En outre, avant d'être nommée à la tête du ministère des finances ukrainien, Natalie Jaresko occupait le poste de PDG d'un fonds d'investissement, Horizon Capital, qui détenait non moins de 600 millions de $ d'actifs en Ukraine.

Enfin, il faut rappeler qu'en France le journaliste Renaud Girard est revenu sur la révolution ukrainienne de 2014. Et a déploré la gestion de Laurent Fabius.

"Personne n'a compris". "Il y a eu une erreur terrible de Laurent Fabius le 21 février 2014 lorsqu'il quitte  "https://www.europe1.fr/international/Ukraine-affrontements-meurtriers-a-Kiev-645748" Kiev (la capitale ukrainienne alors en proie à des émeutes entre la police et des manifestants pro-européens contre le gouvernement pro-russe) pour aller en Chine. Personne n'a compris ce voyage alors que ses homologues allemand et polonais négociaient et allaient obtenir un accord historique entre le président pro-russe Viktor Ianoukovitch et les trois leaders de l'opposition. Il y a eu un manque diplomatique terrible", commente le journaliste.

La crise puis la guerre civile en Ukraine sont donc issues d’une succession d’événements malheureux, totalement imprévisibles, comme on peut le voir souvent dans l’histoire. En revanche, la diplomatie européenne n’a pas été très bonne au début et au milieu de cette crise. Lorsque ce partenariat a été proposé à l’Ukraine, il aurait fallu qu’une grande figure politique de l’UE tienne un discours solennel pour dire qu’il était offert dans les mêmes termes à la Russie. On a préféré laisser les bureaux de Bruxelles gérer cette question et c’est une erreur.

Plus précisément :

Le mercredi 19 février 2014, est organisée une rencontre entre François Hollande et Angela Merkel à Paris. Les gens ont commencé à se tirer dessus à Kiev. Pour arrêter le bain de sang, le président français et la chancelière allemande décident d’y envoyer les chefs de leur diplomatie. Le lendemain, Fabius et Steinmeier s’arrêtent à Varsovie, récupèrent Sikorski et se rendent en Ukraine. Sur place, tout le monde est au courant que des discussions ont commencé avec Ianoukovitch et les leaders de l’opposition. Ce simple fait va faire cesser les tueries. C’est déjà un succès considérable ! La négociation se poursuit toute la nuit, elle est très dure. Le vendredi 21 février 2014, la troïka européenne obtient brillamment un accord politique intra-ukrainien.

Ce jour là, on a vu, vers cinq heures de l’après-midi, Arseni Iatseniouk, Oleh Tyahnybok et Vitali Klitschko serrer la main du président prorusse Ianoukovitch. Hélas, de façon incompréhensible, les ministres européens n’ont pas su protéger cet enfant du miracle. Ils sont partis !

Quand vous obtenez un succès aussi phénoménal que l’accord du 21 février, il faut le « baby-sitter ». Je vous rappelle que l’accord prévoyait, notamment, un changement de constitution, des élections anticipées et un gouvernement d’union nationale.

Plus tard dans la nuit, les ministres européens étant rentrés chez eux, les trois leaders de l’opposition, après avoir été hués par la foule du Maïdan, ont renié leur signature. Le président Ianoukovitch a pris peur, il a quitté Kiev pour Kharkov.

On dit qu’il s’est enfui mais le terme est péjoratif. La constitution de l’Ukraine n’a jamais interdit au président de voyager où bon lui semble. Il aurait même pu passer un mois de vacances à Bali, ce n’était pas inconstitutionnel pour autant. Quand ‒ alors qu’il est destitué le lendemain de son départ de Kiev ‒ les Russes parlent d’un coup d’État, ils ont quand même matière à le faire, puisque rien n’interdisait à Ianoukovitch de se déplacer. Et puis, le dimanche suivant, la Rada (le parlement ukrainien, n.d.l.r.) procède à ce vote scélérat qui revient sur la reconnaissance du russe comme seconde langue officielle des régions orientales de l’Ukraine.  Et les ministres européens ne sont plus là… C’est une grande faute diplomatique, qui va être enseignée dans les académies du monde entier selon Renaud Girard du Figaro.

L'ancien ministre des Affaires étrangères sous Jacques Chirac, Hubert Védrine considère que les "torts sont partagés" entre l'Occident et la Russie dans le contexte diplomatique actuel.

"On est arrivé, par une série d'étapes déplorables, à la situation actuelle", explique l'ancien ministre. Avant d'expliquer : "Quand je dis que les torts sont partagés, c'est à-propos de l'attitude de l'Occident par rapport à la Russie, d'après l'URSS. Il y a eu une série d'actes du côté américain, une sorte de mépris. Il y a eu une volonté de l'Union européenne de couper l'Ukraine de la Russie et également beaucoup de choses à reprocher du côté russe".

Et nous voici en 2022.

Liens :

  1. Lire à ce sujet Thomas Guénolé et Katerina Ryzhakova-Proshin « Ukraine: halte au manichéisme ! », Slate.fr, 24 décembre 2013. http://www.slate.fr/tribune/81479/ukraine-halte-manicheisme
  2. Eric Denécé, « Intervention en Syrie : la recherche d’un prétexte à tout prix », Editorial n°32, septembre 2013, www.cf2r.org
  3. Eric Denécé, « La dangereuse dérive de la « démocratie » américaine », Editorial n°31, août 2013, www.cf2r.org
  4. Le  8 février 1976, un référendum est organisé à Mayotte, pour le rattachement de l’île à la France. L’ONU considère ce référendum de 1976 comme nul et non avenu, et condamne la violation de l’intégrité territoriale des Comores et demande à la France de quitter Mayotte. https://cameroonvoice.com/news/2014/03/12/la-crimee-est-russe-et-mayotte-est-francaise-ou-est-le-probleme/ (source ajoutée par la rédaction de #OKi Nouvèl, l'originale menant à "comores actualité" est introuvable)
  5. Hubert Védrine « Cinq propositions pour sortir de la crise ukrainienne », Rue 89, 8 mars 2014.

Source : Facebook Anne-Laure Bonnel